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Via Bagrada, la Route de la Medjerda : quand le patrimoine devient un projet de territoire

Via Bagrada

Du 2 au 4 octobre 2026, la vallée de la Medjerda a été au cœur d’une dynamique nouvelle portée par l’association Museum Lab à travers « Via Bagrada – La Route de la Medjerda ». Organisée autour de Testour, Téboursouk, Nefza, Siliana et Tibar … cette initiative dépasse le cadre d’un simple événement culturel ou touristique. Elle propose une autre manière de regarder le Nord-Ouest tunisien : comme un territoire relié par une histoire commune, des paysages, des savoir-faire, des activités économiques et, surtout, par l’eau.

L’idée est essentielle : la Medjerda ne constitue pas seulement une ressource naturelle. Elle peut devenir un fil conducteur territorial, reliant patrimoine, agriculture, gastronomie, artisanat, tourisme, environnement et initiatives citoyennes.

Museum Lab : faire du patrimoine un projet collectif

Créée en 2016, Museum Lab se présente comme un laboratoire consacré à la médiation du patrimoine culturel et à l’expérimentation, en associant habitants, experts, acteurs publics, privés et associatifs. Cette démarche explique l’esprit de Via Bagrada : il ne s’agit pas seulement de montrer des monuments ou des paysages, mais de mettre en relation les différentes richesses d’un même territoire.

Le patrimoine devient ainsi une ressource vivante : quelque chose que l’on transmet, que l’on fait connaître et que l’on peut transformer en opportunité pour les populations locales.

Le 2 octobre : les professionnels au cœur du territoire

Via Bagrada

La journée professionnelle du 2 octobre à Testour a donné une dimension particulièrement concrète à cette démarche. Les échanges ont porté sur trois axes : le fleuve et le développement territorial, les produits du terroir et la gastronomie, ainsi que les circuits touristiques. La création officielle du cluster Via Bagrada, réunissant acteurs publics, privés, artisans, associations, entrepreneurs et établissements d’enseignement, traduit cette volonté de faire travailler ensemble des secteurs qui partagent le même territoire.

Agriculteurs, artisans, guides, hébergeurs, restaurateurs, organisateurs d’activités et professionnels de l’événementiel deviennent ainsi des acteurs essentiels de cette construction territoriale. L’enjeu n’est plus seulement d’attirer des visiteurs, mais de faire en sorte que leur présence crée de la valeur pour les villages et pour ceux qui entretiennent leurs ressources.

De la figue de Djebba aux savoir-faire des femmes

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La figue de Djebba AOC illustre parfaitement cette logique. Un produit agricole peut devenir une véritable identité territoriale lorsqu’il est associé à son paysage, à son histoire et aux savoir-faire de ceux qui le produisent. La transformation des figues en produits dérivés a notamment ouvert des possibilités pour les femmes rurales, en donnant une valeur économique à des savoir-faire longtemps restés peu visibles.

Cette expérience rappelle que le développement territorial ne peut être pensé sans les femmes. Transformation des produits agricoles, cuisine traditionnelle, conservation des aliments, artisanat et transmission des savoir-faire constituent une part importante de la richesse rurale. Reconnaître les femmes comme productrices, entrepreneures et détentrices de savoir-faire revient aussi à reconnaître le patrimoine vivant qu’elles transmettent.

La mémoire vivante de la Medjerda

Mais la richesse de la vallée ne se trouve pas uniquement dans ses monuments ou ses productions. Elle réside aussi dans ses voix, ses musiques, ses danses, ses récits, ses coutumes et ses traditions.

Les chants liés aux saisons et aux travaux agricoles, les musiques traditionnelles, les danses, les récits populaires, les fêtes, les pratiques culinaires et les gestes artisanaux constituent une véritable mémoire collective. L’évocation du Malouf de Testour dans la programmation de Via Bagrada montre justement que le patrimoine immatériel peut devenir une composante essentielle de l’itinéraire culturel.

Il ne s’agit toutefois pas de transformer ces traditions en simple folklore destiné aux visiteurs. Leur sauvegarde suppose de faire participer ceux qui les portent, mais aussi de les documenter, les enregistrer et les transmettre. Les outils numériques peuvent ici jouer un rôle important en constituant progressivement une mémoire audiovisuelle de la vallée.

Le patrimoine immatériel donne ainsi au territoire une profondeur particulière : derrière chaque produit, chaque paysage ou chaque village, il y a des histoires, des pratiques et des générations.

Tibar, Testour, Téboursouk : faire dialoguer les territoires

L’un des intérêts de Via Bagrada réside justement dans cette complémentarité. Testour possède une identité historique et culturelle forte ; Téboursouk associe patrimoine, paysages et agriculture ; Tibar offre d’autres potentialités rurales ; Djebba montre comment un produit emblématique peut contribuer à l’attractivité d’un territoire.

L’objectif n’est donc pas de mettre ces territoires en concurrence, mais de les relier par des circuits cohérents : patrimoine, exploitation agricole, atelier artisanal, expérience gastronomique, randonnée, rencontre avec les producteurs ou événement culturel.

La destination devient alors non plus un lieu unique, mais un itinéraire vivant.

La Medjerda : protéger avant de valoriser

Via Bagrada

Cette ambition ne peut cependant être dissociée de la question environnementale. Faire de la Medjerda le fil conducteur du projet signifie aussi reconnaître que l’avenir agricole, économique et écologique de la vallée dépend de la préservation de l’eau.

La gestion des ressources hydrauliques, la protection des sols et des berges, la lutte contre les pollutions et la préservation des zones humides nécessitent une responsabilité partagée entre institutions, collectivités, professionnels, associations, chercheurs et citoyens.

La protection de la faune, de la flore, des ripisylves, des roselières et des milieux aquatiques doit ainsi accompagner toute politique de valorisation touristique. Un territoire ne peut prétendre développer un tourisme vert tout en négligeant l’état écologique du fleuve.

Le citoyen, gardien du patrimoine

Cette responsabilité concerne également les citoyens. La propreté des espaces, la protection des berges, la préservation des paysages, la sauvegarde des savoir-faire et l’accueil des visiteurs ne peuvent relever des seules institutions.

La démarche de cocréation défendue par Museum Lab ouvre précisément la voie à une participation plus active des habitants. Les jeunes, notamment, peuvent trouver dans le patrimoine, le numérique, l’agroécologie, l’artisanat, le tourisme durable et les industries culturelles de nouvelles formes d’engagement.

Une route qui relie patrimoine, économie et mémoire

Au fond, Via Bagrada pose une question essentielle : comment transformer les richesses d’un territoire en développement sans dénaturer ce qui fait sa valeur ?

La réponse ne peut être uniquement touristique. Elle doit associer agriculture, artisanat, gastronomie, patrimoine matériel et immatériel, environnement, culture, numérique et entrepreneuriat. Elle doit surtout permettre que la valeur créée circule au sein du territoire et bénéficie à ceux qui le font vivre.

L’événement des 2, 3 et 4 octobre 2026 constitue ainsi une étape. Son véritable impact se mesurera dans la durée : par la capacité à maintenir les réseaux créés, à soutenir les professionnels, à renforcer la place des femmes et des jeunes, à valoriser les produits du terroir, à préserver les ressources naturelles et à transmettre la mémoire culturelle.

La Medjerda peut alors devenir davantage qu’un fleuve traversant le Nord-Ouest tunisien. Elle peut devenir une colonne vertébrale territoriale, reliant agriculture et tourisme, patrimoine et innovation, mémoire et avenir, économie et écologie.

Car une véritable Route de la Medjerda ne relie pas seulement des lieux. Elle relie des femmes et des hommes, des savoir-faire, des paysages, des traditions et des générations. C’est peut-être là que réside la portée la plus profonde de Via Bagrada : faire du patrimoine non pas seulement une mémoire à conserver, mais une force pour construire l’avenir du territoire.

Sayida Bourguiba