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JMC 2026 : quand un festival devient un enjeu culturel et professionnel

JMC 2026

Au-delà des concerts, les Journées Musicales de Carthage dessinent une nouvelle cartographie de la création musicale tunisienne

Un festival peut être un simple rendez-vous culturel. Il peut aussi devenir le reflet d’une transformation plus profonde d’un paysage artistique. La 11e édition des Journées Musicales de Carthage (JMC), organisée du 3 au 10 octobre 2026, semble précisément s’inscrire dans cette seconde dynamique.

Avec 26 projets retenus parmi 378 candidatures, huit grands concerts, des artistes issus de quinze pays et un programme professionnel renforcé, les JMC dépassent progressivement le cadre d’une manifestation musicale pour tendre vers celui d’une véritable plateforme de création, de découverte et de professionnalisation.

Ce qui se joue derrière les scènes mérite donc d’être observé : une nouvelle génération d’artistes tunisiens cherche à construire son langage, son public et, surtout, son avenir professionnel.

Une scène tunisienne en pleine effervescence

L’un des enseignements de cette édition réside dans la diversité des projets issus de la scène tunisienne. Des artistes et formations comme Gultrah Sound System, Nuri, Broua, Altf4, Molka Aouij, Nejia Abidi, Groove Alert, Jathb, Saharage ou Wajdi Riahi Trio, entre autres, témoignent d’une création qui refuse les catégories trop étroites.

Les croisements entre jazz, musiques actuelles, traditions, technologies et nouvelles écritures montrent qu’une partie de la jeune scène tunisienne est aujourd’hui engagée dans une véritable recherche artistique.

Cette effervescence ne se limite pas à l’émergence de nouveaux noms. Des artistes déjà reconnus présentent eux aussi de nouveaux projets, rappelant qu’une carrière artistique peut continuer à se renouveler par l’expérimentation.

Les JMC offrent ainsi une visibilité à un mouvement plus large : une scène musicale qui cherche moins l’effet spectaculaire que la construction d’une identité artistique et d’un projet durable.

Les JMC, une fenêtre ouverte sur les musiques du monde

L’autre force des JMC réside dans leur capacité à faire circuler les cultures musicales.

La présence d’artistes venus notamment d’Afrique, du monde arabe, d’Europe …permet au public tunisien d’accéder à des univers qui restent parfois éloignés des circuits habituels.

Un tel rendez-vous ne se limite donc pas à programmer des artistes étrangers. Il peut aussi devenir un espace d’éducation de l’écoute, où le public découvre d’autres esthétiques, d’autres traditions et d’autres manières de penser la création musicale.

Cette vocation internationale s’inscrit d’ailleurs dans une histoire plus ancienne.

De Musikat aux JMC : une même ambition, une nouvelle échelle

L’expérience de Musikat, accueillie au Baron d’Erlanger sous l’impulsion de Mourad Sakli, avait déjà ouvert en Tunisie un espace original consacré aux musiques du monde et au dialogue entre les cultures.

Musikat, malheureusement n’existe plus aujourd’hui, mais l’intuition qu’elle portait demeure actuelle : faire de la musique un moyen de découverte, de rencontre et de circulation entre les territoires.

Les JMC semblent aujourd’hui prolonger cette ambition dans un cadre différent, plus structuré et davantage orienté vers les enjeux professionnels. La manifestation ne se contente plus de faire découvrir des artistes : elle cherche également à rapprocher créateurs, producteurs, programmateurs et acteurs de l’industrie musicale.

La différence est importante. L’enjeu n’est plus seulement de faire venir le monde en Tunisie, mais aussi de permettre à la création tunisienne de dialoguer avec lui et de circuler au-delà de ses frontières.

Cette ouverture pourrait encore être élargie par une forte présence africaine, asiatique.. constituerait notamment une piste intéressante pour les prochaines éditions et permettrait d’élargir davantage la géographie musicale proposée.

Les Dames du Raï : la mémoire au présent

Dans cette logique de circulation des patrimoines, la présence des Dames du Raï, programmées le 6 octobre, prend une dimension particulière.

Au-delà de leur intérêt artistique, leur participation rappelle que certaines musiques populaires constituent de véritables patrimoines vivants, transmis, transformés et réinterprétés au fil des générations.

Leur présence crée ainsi un lien entre mémoire, transmission et création contemporaine. Elle permet également de remettre en lumière la contribution des femmes à l’histoire du raï et de faire dialoguer cet héritage avec les sensibilités musicales actuelles.

L’enjeu international des JMC ne réside donc pas dans la seule accumulation de nationalités. Il se mesure davantage à leur capacité à susciter des rencontres, des collaborations et des circulations artistiques et professionnelles.

De la scène au réseau professionnel

C’est probablement l’une des évolutions les plus significatives de cette édition : les JMC veulent désormais être davantage qu’un festival.

Les rencontres professionnelles, les panels consacrés aux industries musicales, ainsi que le JMC Jazz Camp, développé avec le Marseille Jazz Collective, témoignent d’une volonté de rapprocher création et professionnalisation.

Cette évolution correspond à une réalité souvent sous-estimée : derrière chaque artiste se trouve tout un écosystème professionnel — production, management, booking, communication, audiovisuel, photographie, scénographie, régie, son, lumière, édition, diffusion numérique et développement international.

La musique contemporaine est donc également un secteur d’activités, de compétences et d’emplois.

Les JMC peuvent contribuer à rendre cette réalité plus visible, particulièrement auprès d’une génération qui doit apprendre à transformer un projet artistique en véritable parcours professionnel.

Après le festival, que deviennent les artistes ?

C’est sans doute l’une des questions essentielles que pose aujourd’hui la manifestation.

La réussite d’un festival ne se mesure pas uniquement au nombre de concerts organisés ou au nombre de spectateurs présents. Elle se mesure aussi à ce qui se produit après le festival.

Les artistes rencontrent-ils des producteurs ? Obtiennent-ils des dates ? Des résidences ? Des collaborations internationales ? Des opportunités de formation ou de diffusion ? Leur participation leur permet-elle de construire durablement leur réseau professionnel ?

La nouvelle initiative « JMC dans les régions », qui prévoit la circulation de certains projets au-delà de Tunis, constitue à cet égard une piste intéressante. Elle permet d’élargir la rencontre entre les artistes et les publics et d’éviter que la dynamique du festival ne reste concentrée dans la capitale.

Accompagner plutôt qu’applaudir

La responsabilité ne revient toutefois pas aux JMC seules. Les artistes tunisiens confirmés ont également un rôle à jouer auprès des nouvelles générations. Écouter les jeunes créateurs,  collaborer avec eux, partager les expériences et faciliter leur accès aux réseaux professionnels peut contribuer à créer une véritable transmission intergénérationnelle.

Car être programmé ne suffit pas toujours. Un jeune artiste a aussi besoin d’être accompagné, conseillé, connecté et soutenu dans la durée.

Les JMC comme laboratoire des industries musicales

C’est finalement cette coexistence de plusieurs dimensions qui rend l’édition 2026 particulièrement intéressante : artistes émergents et confirmés, créations tunisiennes et internationales, patrimoine et innovation, scène et industrie, spectacle et réflexion professionnelle.

Les JMC apparaissent ainsi moins comme une simple succession de concerts que comme un laboratoire artistique et professionnel. Un laboratoire où se construisent des rencontres, où circulent les idées et où peuvent émerger de nouvelles collaborations.

Cette dynamique mérite l’attention des acteurs culturels et institutionnels. La question n’est plus seulement de réussir chaque édition, mais de savoir comment accompagner cette énergie sur le long terme.

Le numérique offre notamment de nouvelles possibilités de diffusion internationale. Mais transformer ces possibilités en véritables parcours professionnels nécessite des compétences, des structures, de la formation, des financements et des réseaux.

Donner à l’effervescence les moyens de durer

Les JMC révèlent finalement quelque chose de plus large qu’un succès événementiel : l’existence d’un potentiel créatif qui cherche encore les moyens de se structurer.

La Tunisie dispose d’artistes, de techniciens, de producteurs, de professionnels et de jeunes créateurs capables d’investir de nouveaux territoires musicaux. Ce potentiel ne demande pas seulement à être applaudi ; il demande à être accompagné.

C’est peut-être là le véritable enjeu des JMC 2026.

Faire entendre la musique d’aujourd’hui, tout en créant les conditions professionnelles qui permettront à ceux qui la produisent de construire la musique de demain.

Sayida Bourguiba